Une interview d’Inio Asano

7 février 2022

La Pop Asia Matsuri organisée par l’éditeur français Kana, s’est tenue le 18 et 19 décembre 2021 et pour l’occasion le mangaka Inio Asano a accordé une interview.

L’artiste est revenu sur son parcours, ses motivation, sa perception du monde, mais aussi sur l’adaptation de certaines de ses œuvres.

La fille de la plage est sorti en film, quelle a été votre implication ?

J’étais directement impliqué, j’ai par exemple fait des vérifications sur le scénario. J’ai participé pour l’audition des deux personnages principaux. Si les personnages ne correspondaient pas vraiment à ce que j’imaginais, ça ne me plairait pas. J’y ai donc participé jusqu’à sa validation.

Ce n’est pas trop dur ?

Je ne sais pas vraiment si c’était vraiment difficile … Si les personnes venaient déjà avec l’image que j’en ai, ça serait bien plus facile. C’est pour cela que cette fois-ci, les deux personnes qui ont été choisies correspondaient à cette image. Je n’avais pas vraiment de raison de m’inquiéter. Il n’y avait qu’eux pour le faire. Je n’étais pas du tout perdu ou inquiet.

Ce n’est pas simple, par exemple, il y a déjà une image prédéfinie dans le manga. Mais quand on fait un film, est-ce qu’ils doivent avoir la même apparence ? Je pense que ce n’est pas nécessaire.

Lorsque l’on fait un film, il faut réfléchir au casting, à l’objectif voulu, au moment où l’on assemble le tout. Dans le cas présent, si les acteurs ne ressemblaient pas aux personnages, je trouverais ça dérangeant. C’est quelque chose qu’on avait en commun avec l’équipe de réalisation. Ça devait être eux et personne d’autre.

Qu’avez-vous ressenti face à vos personnages qui prennent vie ?

C’est la deuxième fois qu’un de mes mangas devient un film. Même lors du premier film, je pense qu’il y avait beaucoup de gens qui respectaient l’œuvre originelle. A tel point que les lignes de dialogues étaient exactement pareilles. Je fais de mon mieux pour que les dialogues sonnent vrais mais en les mettant dans la bouche de quelqu’un, je me dis qu’on ne dirait pas vraiment ça.

Lors de la réalisation du scénario, je pense que j’aurais dû demander à avoir des dialogues plus naturels. Ils ont voulu rester fidèles à l’original, ce qui me fait plaisir dans un sens mais si cela devait se reproduire, je demanderais à ce qu’on affine un peu plus les dialogues pour qu’ils correspondent au film.

Quel effet ça fait de recevoir une demande d’adaptation en film ?

Je suis content tout simplement. Je ne dessine pas des mangas pour qu’ils deviennent des films. Mais pour un manga en l’occurrence et même si les personnes qui aiment les mangas peuvent le lire, il n’y a pas vraiment de moyen de les promouvoir séparément. Mais pour réaliser un film, je vais être cru, mais en y mettant de l’argent on fait de la publicité. Cela permet aux personnes qui vivent leur vie de le regarder sans être en contact avec les mangas.

Quel est le prochain manga que vous voudriez voir adapté ?

Si c’était possible, tous. Juste un seul, vous ne le connaissez probablement pas. Il y a longtemps, j’ai fait un manga qui s’appelait Ozanari Kun. En fait, il y a ce pilote en image de synthèse. C’était il y a plus de 10 ans. Quelqu’un voulait en faire un film. Il a fait un épisode sans me demander et comme il n’y avait pas du tout assez de budget, ça a été annulé.

Ça m’embêtait parce que c’était bien fait. J’aimerais bien que ce projet soit relancé. C’était il y a 10 ans, et cette personne travaillait pour une société d’images de synthèse connue mais qui est encore plus connue aujourd’hui. Je ne pense donc pas qu’ils le referont.

Connaissez-vous d’autres contenus dérivés faits par vos fans ?

Beaucoup aiment fabriquer du contenu sur des licences déjà existantes. Ils prennent des dessins de manga, les font bouger, pour ensuite les mettre sur YouTube. Ça ne va pas au niveau des droits d’auteur… Me concernant, si ce n’est pas fait méchamment, je ne me mets pas en colère. Bien sûr, comme c’est le cas actuellement pour les films issus de manga, je pense que c’est une bonne chose.

Si ça rend le manga plus populaire, alors j’en suis content.

Vous êtes très dur avec Nijigahara Holograph, pourquoi ?

Cela fait déjà 20 ans que j’ai écrit ce manga. Nijigahara Holograph est mon deuxième manga à avoir eu une publication régulière. La partie technique n’était vraiment pas suffisante, notamment les dessins. Celui qui le lisait pouvait clairement constater que c’était l’œuvre d’un débutant.

Concernant l’histoire et les dialogues, à cette époque j’avais vraiment fait de mon mieux mais lorsque je le relis… Je ne comprends pas vraiment ce que je voulais dire. J’essayais de faire quelque chose de global.

Je me souviens très bien que lorsque les publications étaient vendues à l’unité, elles ne suffisaient pas. L’histoire s’est donc finie de manière incomplète. Ou plutôt, c’est moi qui l’ai arrêtée car dès le début, j’avais prévu de faire 12 chapitres. Pour pouvoir le compléter et le vendre à l’unité, j’ai dessiné 60 images.

Tout était lié dans ma tête mais il n’y avait que moi qui me comprenais.Donc pour le lecteur, c’est devenu quelque chose de désagréable. A ce moment-là, j’avais fait de mon mieux pour que l’histoire ait du sens. Je ne sais pas si c’est parce que j’étais trop obsédé par ça mais en ce sens, je ne peux pas vraiment expliquer en quoi consiste cette histoire. Je pense exactement pareil que les lecteurs. Je peux peut-être expliquer en certains passages, mais je ne sais pas à quoi je pensais à cette période. Il s’agit de souvenirs assez vieux.

Pourquoi le trope du monstre du tunnel est-il si populaire ?

Il y avait un tunnel, pas très loin de là où j’habitais. Mais en terme de sens, les photos que j’ai utilisées, sont celles d’un tunnel avec une petite rivière. Techniquement, le tunnel est une sorte d’égout, où se rassemble l’eau. Les gens jettent des choses dans les eaux usées, des choses qu’ils ne veulent pas que l’on regarde, c’est l’image que je m’en fais.

C’est pour cela que j’ai cette espèce d’image d’un endroit où le mal se rassemble et que j’écris en me demandant : « Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans ce tunnel ? ».

Les tunnels sont construits par des gens et ce n’est pas quelque chose de naturel, en particulier le ciment. S’il y avait un monstre dans les montagnes, alors, il ferait partie de la nature, n’est-ce pas ? Mais dans la situation où il serait dans un tunnel, il aurait alors une sorte de conscience humaine. C’est pour ça que je pense que c’est une façon de dessiner les monstres.

Vos personnages désirent et provoquent l’apocalypse, pourquoi ?

Dans mes interviews, ce genre de question ressort souvent. Peut-être parce que c’est l’image que je renvoie. Depuis longtemps, c’est toujours la même histoire. C’est pourquoi je pense que c’est un désir personnel. En fait, s’il y avait un très gros tremblement de terre, ça serait embêtant, mais quelque part, je pense que c’est ce que je veux.

Dans cette éventualité, ça m’embêterait de vivre au jour le jour. Et, si je ne pensais pas au fait que je puisse mourir demain, je ne ferais pas de mon mieux. Si cela devait continuer indéfiniment, je ne ferais probablement plus rien. C’est pour ça que je me force à penser que demain, il pourrait y avoir un grand tremblement de terre. Cela se reflète peut-être dans mes mangas, j’ai parfaitement conscience que les moments joyeux ne durent qu’un instant.

Pourquoi dites-vous qu’avec DeDeDeDe vous avez atteint vos limites ?

Quand j’ai commencé à dessiner je pensais que ça allait mieux marcher. Avant d’écrire DeDeDeDe, j’avais déjà écrit Bonne nuit Punpun et Solaline, qui avaient bien marché, parce que j’avais fait en sorte qu’ils se vendent.

Pour DeDeDeDe, j’ai progressivement changé ma façon de faire et j’ai assemblé les éléments qui pour moi le feraient vendre. Un peu comme une équation. Sauf que ce que j’avais assemblé ne marchait pas du tout et les choses qui marchaient n’étaient pas du tout celles que j’imaginais. Je me suis rendu compte que j’avais fait erreur.

En fait, je pense que les mangas que j’ai écrits correspondaient à une certaine époque. Bien sûr, lorsque j’écris mes mangas, je me rends compte que les temps ont changé. Ce que je pensais être intéressant n’est plus vraiment accepté aujourd’hui et je pense que je ne m’en étais pas rendu compte. J’ai vu les limites de ma capacité à écrire des mangas qui se vendent.

Prendrez-vous plus de libertés la prochaine fois ?

J’aimerais que les œuvres que j’écris se vendent plus que les précédentes. Si le manga que je suis en train d’écrire se vend mieux, alors ça me donne plus de motivation.

Ça ne s’est pas passé comme ça cette fois-ci. Cela m’a obligé à changer ma façon d’être par rapport au manga, ce qui était très douloureux à l’époque. Plus maintenant. Je suppose que ma motivation et mon objectif ont un peu changé. J’en suis revenu à l’idée simple qui est de dessiner ce qui me plait. On peut dire que je reviens à la simplicité.

Mais après mes débuts, le responsable d’édition de la Shogakukan m’a inculqué l’importance de dessiner des mangas qui se vendent. C’était une loi absolue.

Est-ce si important de signer un hit commercial ?

Avant de faire ma première série, je ne faisais que des mangas super bizarres.  Mon premier responsable d’édition disait que s’il y avait quelque chose que je voulais faire, il fallait que je le fasse après avoir eu du succès. Et je pense qu’il avait raison. Particulièrement dans les magazines de prépublication, si tu ne peux pas le vendre, ça ne va pas le faire.

Si on a du succès et même si notre prochaine œuvre ne se vend pas, ce n’est pas si grave. Du moment que l’on arrive à avoir un bon équilibre, ils nous laissent faire, au moins une fois. Si on échoue alors il faut que ça marche la fois d’après. C’est ça notre boulot.

Quelles sont les difficultés quand on passe au dessin numérique ?

Lorsque l’on dessine analogiquement, il y a un trait numérique unique. J’essaie autant que possible de reproduire numériquement diverses choses afin que le résultat ne soit pas étrange. Je pense être parvenu à atteindre un niveau acceptable mais cela reste différent.

C’est une des parties que j’ai perdues. Malgré tout, on a plus de mérite en faisant ainsi. Concrètement, et comparé à avant, j’arrive à mieux dessiner ce que j’imagine sans faire de compromis. On n’a pas besoin de dessiner des traits très détaillés puisqu’il suffit d’agrandir l’image pour les détails. C’est le gros avantage du numérique. Il y en a plein d’autres évidemment.

Quoiqu’il en soit, il y a beaucoup de bonnes choses.

Prenez-vous aussi des photos ?

Oui, je rassemble les différentes ressources. Ces éléments ne se limitent pas à sortir et à prendre des photos avec des appareils photos numériques. Il y aussi des modèles 3D que je rassemble et combine, pour par exemple construire une maison. Sans le numérique, on ne pourrait pas le faire.

C’est pour ça que quand je travaille sur DeDeDeDe, honnêtement, ce n’était pas si difficile de raconter l’histoire. Ce qui m’a permis de comprendre comment réaliser des dessins de manière plus moderne et de me faire économiser du temps.

Étonnamment, il y a beaucoup de choses que les autres auteurs ne peuvent pas faire numériquement. C’est le principe du premier arrivé, premier servi. Si j’étais le premier à le faire, on me remarquerait plus facilement, non ?

Mais il faut aussi aimer les ordinateurs, sinon ça parait difficile, non ?

Oui c’est vrai, c’est parfois difficile. C’est pour ça que je ne peux pas conseiller aux autres auteurs le numérique. Je pense qu’il faut différentes aptitudes pour utiliser un ordinateur. Les gens qui aiment ça, absorbent plus facilement les choses, mais pour ceux qui n’aiment pas, la tâche doit être vraiment difficile. Pour ma part, ça allait.

Quel était le but derrière le chara-design de DeDeDeDe ?

Même après la fin de la prépublication, j’avais la sensation que je devais rester le plus longtemps possible. Après tout, l’image que les gens se font, ne peut subsister si l’apparence ou le design du personnage n’est pas assez fort.

Même si les lecteurs ont lu le manga, ils finissent par oublier l’histoire. C’est pour ça que j’ai pensé qu’il fallait un personnage emblématique et qu’il soit déformé dans une certaine mesure, afin qu’il ne soit pas oublié. Le personnage principal devait être symbolique afin de laisser une image dans l’esprit de chacun.

Comme Doraemon ?

Oui c’est ça. Cette fois, il y a ce personnage qui s’appelle Isobeyan. Il y a aussi le cas de Bonne nuit Punpun qui est lui-même un symbole. Le responsable éditorial m’avait dit, il y a longtemps, qu’il fallait absolument ajouter au manga un petit quelque chose en plus. Cet élément clé pouvait être un personnage, c’est un symbole.

Dans Solanin, il y a une mascotte en forme de lapin. Et au final, lorsqu’on me demande un autographe, et que je n’ai pas le temps de dessiner, juste le temps d’écrire un nom, je dessine ce lapin. Quoiqu’il arrive et peu importe le contenu, c’est bien d’en avoir un. Je me demande si c’est un des traits des mangas d’aujourd’hui.

Quelle sera votre prochaine œuvre ?

J’ai deux idées d’histoires qui seraient un peu plus longues que ce que je fais en ce moment. Elles sont extrêmement différentes l’une de l’autre et prennent aussi des directions différentes. Je ne sais pas laquelle je vais faire en premier. Mais j’ai réussi à concevoir correctement le squelette et le synopsis.

Deux mangas intimistes ou grand public ?

Le premier est un manga qui est agréable à dessiner et plaisant à lire. L’autre va avoir un thème très sérieux, sans aucune blague ou plaisanterie. Je me suis dit que les choses sérieuses devaient vraiment commencer. Je réfléchis pleinement à ces deux mangas.

Écrirez-vous un jour un sujet qui vous rend heureux ?

Absolument pas [Rire] Aujourd’hui, je suis maintenant dans ma quarantaine, dans ma trentaine, j’étais vraiment inquiet de ne pas savoir comment me débarrasser de la douleur de la création. J’ai essayé beaucoup de choses, mais il s’est avéré que je ne pouvais pas. Du moins, je ne peux pas m’en débarrasser si je dessine un manga.

Si je perds la mémoire ou que j’arrête de dessiner, si j’ai beaucoup d’argent, peut-être que je ne serais plus conscient de grand-chose. Si ces conditions ne sont pas remplies, je ne peux pas être heureux.

Quel thème vous rendrait heureux ?

C’est dur de répondre, puisque je sais que c’est impossible. Je vais dire mes prérequis, je serais heureux si ça se vendait plus que One Piece. C’est pour montrer à quel point mon objectif était grand, ce n’est plus possible de réaliser cela. C’est la vie qui l’a décidé ainsi alors c’est dur.

Tout ce qui compte c’est le succès ?

Au final, c’est là où était mon obsession, donc j’ai changé ma façon de penser vis-à-vis des mangas et j’ai commencé à chercher mon bonheur dans la sphère privée.

Est-ce plus facile de dire au revoir à DeDeDeDe qu’à Bonne nuit punpun ?

C’était l’inverse. Lorsque je dessinais Bonne nuit Punpun, il y avait Punpun et cette héroïne qui s’appelait Aiko. Je ne l’aimais pas car j’en savais trop sur sa personnalité.

Si l’on connait trop de choses sur les gens, on finit par les détester, non ?

C’est un peu particulier, je voulais qu’elle parte depuis un moment, alors quand Bonne nuit Punpun s’est terminé, je me suis senti mieux. Comme si  j’étais enfin libéré.

Mais concernant DeDeDeDe, les personnages sont tous superficiels, je n’arrive pas à voir où se situe la ligne. Je trouve ça mignon et honnêtement, je ne veux pas que ça s’arrête. Ça me rend un peu triste.

Comment dans Bonne nuit Punpun avez-vous réussi à décrire les sentiments humains ?

Ce sont des choses que vous ne devriez pas dire aux gens. Quoiqu’il en soit, je ne pouvais rien dire au sujet de Bonne nuit Punpun, c’était un manga où les lecteurs ne regardaient que les parties négatives. Quand j’ai fini de l’écrire, j’ai senti que c’était suffisant.

Mais c’est le contraire pour les protagonistes de DeDeDeDe, c’est assez rare qu’on puisse aimer sans retenue les protagonistes dans mes mangas.

Évidemment, je ne connais pas vraiment l’intérieur de tous ces personnages et leur part de méchanceté. Au moins dans l’histoire, ils sont dessinés comme des personnages mignons et amusants. C’est pourquoi je ne veux vraiment pas essayer de les voir plus en profondeur.

Dans DeDeDeDe, le comique est plus accentué, non ?

Après tout, la production a suivi la trame de mon histoire jusqu’au bout. Les dialogues décontractés étaient aussi une mise en scène de l’histoire. Quand j’ai commencé à écrire DeDeDeDe, je voulais vraiment faire un manga qui ne finirait jamais. Je voulais faire un manga avec une situation qui durerait éternellement.

C’est là que le personnage de Hiroshi apparait, il n’a rien à faire avec l’histoire mais je suis simplement content qu’il apparaisse. Après tout, c’est le genre de personnage qui n’est pas vraiment présent dans les mangas.

Sentez-vous une responsabilité vis-à-vis du mental de vos lecteurs ?

Le sens des responsabilités… Je n’écris pas par souci de la santé mentale.

Au final, même si c’est juste une partie du divertissement, j’ai tout de même le désir d’influencer la vie des gens. Cependant, il y a de nombreuses parties dans mes mangas qui ne sont pas communes et qui sont un peu éloignées du divertissement.

Par exemple, si des personnes atteintes de dépression reçoivent favorablement mon œuvre alors j’en serais heureux. Dans mes œuvres, il n’y a aucun moment où j’encourage ces personnes, où je leur remonte le moral. Mais je pense qu’en ne le faisant pas, cela peut les rendre heureux.

Quoiqu’il en soit, quand j’étais enfant et que je voyais une histoire joyeuse, je me sentais déprimé. Je pense que lorsqu’on regarde un manga vraiment très dur, on peut se projeter et cela peut nous aider. J’avais compris cela à l’époque où je n’étais encore qu’un débutant. J’ai écrit ces mangas en pensant qu’il y avait beaucoup de personnes qui en auraient besoin.

Vous n’écrivez donc pas avec cela en tête ?

C’est un peu comme si j’allais au supermarché. Après tout, des gens avec le même caractère, les mêmes valeurs, ne changent pas. Peut-être que les lecteurs qui ressentent jusqu’à la racine de mon manga sont comme moi. Si vous pouvez avoir de la sympathie pour ces personnages, j’en serais alors très heureux et rassuré.

Mais tout le monde ne se ressemble pas. Même si je ne connais pas le pourcentage on doit être au moins 10%. En y réfléchissant, ce n’est pas vendable. On ne peut pas en vendre à des gens qui ne font que de regarder.

C’est pour ça qu’il est très difficile de trouver un équilibre. Je ne veux pas être impoli envers ceux qui sont inquiets, mais qu’est ce qui changerait si j’écrivais en me disant que je saisis leurs sentiments ? Au final, je pense que le mieux est de garder une sorte de distance, tout en comprenant les sentiments des autres. Si ce genre de manga les rassurent alors je ne peux pas être plus heureux.

Quel est le nouveau traumatisme de la jeunesse nippone ?

Cette question est celle qui me trouble le plus. Si on saisit ce traumatisme et que l’on dessine un manga sur le sujet, cela se vendrait bien. Je ne pense plus être un jeune homme. Si je ne sais pas exactement dans quel genre d’époque nous sommes, je ne peux pas revenir en arrière et le dessiner. Mais j’essaie de m’en imprégner le plus possible.

C’est assez difficile de l’exprimer mais je pense qu’il y a eu un énorme changement. Je sais quel est l’axe à prendre mais on ne sait pas où se trouve l’arrivée et au final les gens se demandent ce qu’ils vont devenir. On a la sensation que ce n’est pas atteignable.

Si une tragédie comme un tremblement de terre ou une attaque terroriste arrivait ça serait traumatisant pour les jeunes. Je pense que ça serait un grand traumatisme et si ce n’est pas le cas, il faudrait réfléchir sur l’époque dans laquelle on vit.

Il n’y a vraiment rien en ce moment. Je ne m’ennuie pas vraiment et j’ai toujours des choses à faire mais je n’ai pas l’impression d’avoir un but. Si on se limite seulement au Japon, je pense que ce n’est pas pénible en ce moment. Les jeunes sont les personnes qui souffrent le plus. Je pense que les gens sont sous pression de vivre plus longtemps.

Il y a longtemps ce pays était prospère mais ce n’est plus  le cas. Si on pense qu’il faut vivre encore une soixantaine d’année de cette manière, certains n’en ont pas envie. Je pense que c’est un sentiment commun aux jeunes. Dans cet état d’esprit, je pense que je peux comprendre les questions qu’ils se posent actuellement.

Que pensez-vous des réseaux sociaux ?

Il s’agit de services gratuits et je pense que c’est pour ça que les gens les utilisent. Mais, au contraire, les réseaux sociaux nous consomment, sans qu’on s’en rende compte et ça devient épuisant. Les réseaux sociaux sont à la mode depuis 10 ou 15 ans non ? Je commence à comprendre ce que deviennent les personnes qui y sont exposées.

Je n’arrive pas à m’en faire une bonne image car je suis quelqu’un de pessimiste.

Et par rapport aux jeunes générations ?

J’essaie d’analyser l’époque actuelle autant que possible. C’est pourquoi les personnes qui sont nées directement à cette époque sont différentes de celles qui regardent de l’extérieur. Je pense que ça n’a pas vraiment de sens de tout analyser. On analyse d’un coté et on écrit des mangas avec ça.

Certaines personnes ne peuvent pas dessiner ce genre de nuances. J’ai seulement dit des choses pessimistes mais je pense que l’on peut prendre parti de la consommation que l’on a sur internet. Chacun est un peu satisfait de l’approbation des autres et en ce sens cela permet de vivre plus facilement. Je ne voudrais donc jamais retourner 20 ans en arrière. Je ne veux pas retourner dans un monde si solitaire.

En un sens, il n’y a rien de tel que la solitude et sur ce point je pense que les jeunes d’aujourd’hui sont chanceux.


L’interview d’Inio Asano fut réalisée par la Pop Asia Matsuri et les éditions Kana, la retranscription ci-dessus fut rédigée par Kapp’Anime.


D’autres interviews en lien avec la Pop Asia Matsuri sont disponibles : Otaku Otaku | La voie du Tablier | Ragna Crimson

Tags :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

A ne pas manquer

D'autres articles

Vous n'avez pas le droit.